Monday, July 12, 2010

Les Indo-Européens

Le Temps, Lundi12 juillet 2010

La mère des migrations: les Indo-Européens

PAR SYLVIE ARSEVER

Entre le IVe et le IIIe millénaire avant notre ère, des hommes se sont
mis en marche. On ne sait pas exactement d'où ils sont partis ni
comment ils ont voyagé. On croit savoir qu'ils ont emporté avec eux le
char et le cheval. Et une langue qui a colonisé la majorité de
l'Eurasie
C'est la famille linguistique qui domine aujourd'hui le territoire le
plus étendu. On parle des langues indo-européennes dans pratiquement
toute l'Europe (moins la Finlande, la Hongrie et le Pays basque), dans
une partie du Caucase, dans les régions kurdes de la Turquie et de
l'Irak, en Afghanistan, en Iran, en Inde, ainsi qu'en Afrique, en
Australie et sur tout le continent américain.

Une partie de cette expansion est récente et bien documentée. Elle a
concerné l'espagnol et le portugais à partir du XVIe siècle, puis le
français et surtout l'anglais, et a passé par les aventures
coloniales, les traites négrières et les migrations transatlantiques;
elle se perpétue avec la globalisation économique.

La façon dont s'est constitué le bloc linguistique d'où est partie
cette seconde vague est plus mystérieuse. En grande majorité réalisée
avant le début de notre ère, la première expansion des langues
indo-européennes a vraisemblablement comporté des phénomènes
semblables: migrations, conquêtes, assimilations, prise d'influence
politique, économique et/ou culturelle. Dont on ignore presque tout,
malgré une quête acharnée qui, au cours des deux siècles passés, a
mobilisé la linguistique, l'archéologie, l'anthropologie et, plus
souvent qu'à son tour, les fantasmes identitaires et l'idéologie.

Certaines similitudes lexicales et syntaxiques entre les langues
latines, germaniques, slaves et indo-persanes ont été repérées dès le
XVIe siècle. Mais c'est à une conférence prononcée en 1786 à Cal cutta
par l'orientaliste William Jones qu'on fait remonter l'idée de
rechercher une source commune aux parlers issus du grec, du celtique,
du gothique, du sanskrit et de l'iranien ancien, l'avestique. Une
langue mère derrière laquelle on ne va pas tarder à discerner un
peuple père, porteur de toutes les vertus que s'attribue l'Europe
conquérante du XIXe et des premières décennies du XXe siècle.

Cette coloration idéologique a pollué les recherches indo-européennes
dans une mesure qui, encore aujourd'hui, jette un jour trouble sur
certains de leurs résultats. Et peu de vérités, dans ce domaine, sont
incontestées.

Les plus nombreuses découlent des travaux des linguistes. Ces derniers
ont mis en évidence dès le XIXe siècle des racines communes à un
nombre relativement important de mots utilisés dans la sphère
indo-européenne, des processus syntaxiques semblables et des procédés
de dérivation au moyen desquels ils ont en quelque sorte remonté
l'arbre généalogique permettant d'arriver à la langue mère.

Se basant sur la présence dans cette langue mère de termes désignant
le cheval, l'essieu et la roue, ils ont conclu que ses locuteurs
avaient domestiqué le premier et l'avaient attaché à un char, ce qui a
été considéré comme un avantage militaire décisif expliquant leur
capacité de diffuser leur langue par la conquête. Comme ils trouvaient
plus de racines communes pour les mots désignant le cheptel et les
arbres que pour les céréales, ils en ont conclu que les premiers
Indo-Européens étaient des pasteurs. L'étude des termes définissant
les rapports de parenté, enfin, a conduit à leur attribuer un système
patrilinéaire.

Un pas – de géant – de plus a été franchi par le philologue français
Georges Dumézil à partir des années 1930; ce dernier a discerné dans
les traditions gréco-latines, germaniques et indo-persanes une même
structure, dite trifonctionnelle, divisant le monde entre une sphère
du pouvoir, juridique et religieux, une sphère de la guerre et une
sphère de l'agriculture et de la fécondité. Il voit cette structure à
l'œuvre aussi bien dans les mythes que dans l'organisation sociale,
avec une prééminence nette des deux premières sphères sur la
troisième.

La culture indo-européenne telle que la voient ses disciples n'est pas
seulement patrilinéaire: elle est résolument patriarcale, voire
aristocratique, et guerrière. Il n'est donc guère étonnant que, montés
sur leurs chars, les Indo-Européens aient pu partir à la conquête du
monde.

D'où? La question du foyer originel n'est pas moins chargée
idéologiquement. On a cherché ce dernier un peu partout, de l'Ultima
Thule du Grand Nord (une version chère aux pangermanistes) à l'Indus
(où l'on retrouvait une langue indo-européenne purifiée, le sanskrit,
un temps confondue avec une langue originelle) en passant par
l'Anatolie et le Caucase.

La quête a fait à nouveau appel à la linguistique – les comparaisons
entre langues indo-européennes permettant des déductions sur le moment
de leur séparation du tronc commun et sur les chemins empruntés. A
l'étude des objets retrouvés par les archéologues, ainsi que des
squelettes, un autre domaine où l'idéologie a pris ses aises.

Supposé europoïde – comme la majorité des locuteurs actuels d'une
langue indo-européenne – le peuple originel a été fantasmé par
certains comme rassemblant les critères jugés les plus purs du type
européen: grand, blond, dolichocéphale (au crâne allongé). C'est la
fameuse «race aryenne» au nom de laquelle ont été commis les crimes
nazis contre les juifs, et – paradoxe qui signe bien l'aspect délirant
des théories scientifiques invoquées – contre les plus aryens des
Européens, les Tziganes, descendants arrivés au Moyen Age des
inventeurs du terme, les Aryas du nord de l'Inde.

Autant dire que, dans l'après-guerre, les études indo-européennes ont
été la proie d'intenses remises en question. Le modèle trifonctionnel
de Georges Dumézil s'est heurté à un scepticisme croissant. Peu ou pas
opérationnel aux yeux des spécialistes des différentes civilisations
concernées, il se retrouve par ailleurs dans des sociétés extérieures
à la sphère indo-européenne. N'est-il pas trop basique pour
différencier efficacement des groupes humains?

Les langues, font encore remarquer les critiques, ne font pas que se
développer sur un modèle interne préétabli. Elles absorbent des
influences extérieures, créent de nouveaux vocables à partir de ces
processus d'emprunt et changent le sens des anciens, ce qui rend
sujettes à caution les déductions sur l'environnement physique des
premiers Indo-Européens. A l'extrême, la langue mère n'a peut-être
jamais existé, les ressemblances entre les langues classiques de la
sphère indo-européenne s'expliquant au contraire par un processus
progressif de rapprochement…

La migration ou la conquête, de même, ne sont pas les seules
explications possibles de l'expansion d'un langage. Le voisinage, les
échanges commerciaux et la technologie font aussi voyager les mots.
Enfin, à supposer que des migrations aient eu lieu, cela n'implique
pas encore qu'elles ont transporté un peuple unique sur une longue
distance. De faibles déplacements peuvent également favoriser la
diffusion d'un modèle linguistique s'ils se répètent sur une longue
période et impliquent une assimilation progressive des groupes ainsi
mis en contact. Un raisonnement qui peut s'étendre aux objets
désignant pour les archéologues la présence d'une culture
préhistorique, voire au char et au cheval.

Très résumé, le débat oppose désormais deux thèses. L'une, défendue
par l'archéologue britannique Colin Renfrew, récuse entièrement
l'image d'un peuple de pasteurs conquérant pour placer le foyer
originel des langues européennes en Anatolie, d'où elles se seraient
selon lui répandues vers l'est et vers l'ouest, portées par la
révolution agricole du néolithique à partir du VIIIe millénaire avant
notre ère, selon un modèle supposant une vague de migrations de faible
amplitude et de nombreux échanges. Certains font encore reculer le
phénomène dans le temps, s'appuyant notamment sur des recherches
génétiques montrant que 80% des traits présents aujourd'hui en Europe
l'étaient déjà au paléolithique.

L'autre thèse, majoritaire, reste fixée sur le modèle d'une langue
mère et d'un peuple originel, sinon grand et dolichocéphale, du moins
europoïde et comptant sans doute des blonds, et situe sa migration
vers la fin du néolithique, entre le IVe et le IIIe millénaire avant
notre ère. La théorie la plus complète élaborée dans ce camp est due à
l'archéologue lituanienne Marija Gimbutas.

Cette dernière a identifié les premiers Indo-Européens à une
population dont la présence au bord de la mer Noire au Ve millénaire
est attestée par la découverte de tombes contenant des restes de type
europoïde aspergés d'ocre et souvent installées sous des tumulus. Le
nom russe de ces derniers, kourganes, est utilisé pour nommer cette
théorie qui voit les premiers Indo-Européens comme un peuple guerrier
et fortement hiérarchisé, capable, en trois vagues, de dominer au
début du IIIe millénaire une zone s'étendant jusqu'à la mer du Nord,
aux dépens d'une civilisation préexistante, dont les traces repérées
dans la région du Danube indiquent qu'elle était plus raffinée, plus
agricole et, estime l'archéologue, matriarcale.

Si certains détails – concernant notamment la trace archéologique des
chemins parcourus et la culture des groupes en présence – demeurent
contestés, de nombreux spécialistes admettent que le berceau originel
des langues indo-européennes se trouve quelque part entre mer Noire et
mer Caspienne, au centre de gravité de leur sphère d'influence, d'où
elles auraient essaimé à la fin du néolithique en direction de la
plaine danubienne et de l'Europe du Nord, de l'Anatolie par le
Bosphore, de l'Iran, de l'Afghanistan et de l'Inde par l'est de la
Caspienne. Ils privilégient également le modèle d'une migration
conquérante de la part de peuplades qu'ils s'accordent à imaginer
plutôt brutes, mais mobiles, aptes à l'usage du cheval et à l'art de
la guerre.

Quelles que soient les modalités de leur expansion, le lien entre les
premiers migrants indo-européens et les civilisations historiques qui
ont employé un parler dérivé du leur reste mal élucidé. On s'accorde
désormais à penser qu'il est aussi complexe: les usages et les
croyances des populations préexistantes n'ont pas disparu avec
l'adoption progressive d'un nouveau langage, pas plus d'ailleurs que
ces populations avec leurs patrimoines génétiques. Les cultures
voisines ou préexistantes ont exercé, elles aussi, une influence
parfois clairement identifiée.

La civilisation hittite, par exemple, une des premières à attester la
présence d'une langue indo-européenne en Anatolie vers le IIe
millénaire avant notre ère, emprunte une bonne partie de son panthéon
aux traditions plus anciennes des Hattis. Et les premières traces de
la famille indo-persane se retrouvent vers le XVe siècle dans le
royaume syrien de Mitanni, dont la langue est majoritairement non
indo-européenne et qui invoque à la fois des dieux hindous et
anatoliens.

La vision d'une culture indo-européenne spécifique est remise en
question. Même l'idée d'une langue mère est relativisée: pas plus que
d'autres idiomes, le parler dont dérivent probablement les différentes
langues indo-européennes n'était pur, ni immobile. Il ne représente
qu'un stade dans un développement continu et avait sans doute absorbé
des influences extérieures.

D'ailleurs, assimiler langage, type physique et culture est pour le
moins risqué: il suffit d'imaginer les erreurs que feraient les
archéologues du futur s'ils appliquaient ce type de raisonnement pour
tenter de dresser la carte des locuteurs actuels d'une langue
indo-européenne. Et celles des linguistes s'ils déduisaient de la
présence en Finlande et en Hongrie de populations ayant conservé un
autre parler la présence dans ces régions d'une civilisation
distincte, ayant résisté à l'emprise de la culture européenne. Ou, à
l'inverse, s'ils assimilaient sans réserve à cette dernière les
locuteurs haïtiens du français et les locuteurs andins de l'espagnol.

Reste donc, avant tout, ce qui existait au départ: des langues
parentes. Ce qui peut impliquer un découpage semblable du monde. Des
affinités sur lesquelles il est loisible de construire des amitiés.
Et, dans le meilleur des cas, la capacité à se comprendre plus vite.

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/407a790e-8d2c-11df-b2b6-d100c632dd49

--