Monday, May 10, 2010

Une mère allemande

Le Temps
Samedi 8 mai 2010
Une mère allemande

PAR ANNA LIETTI
Les Allemandes sont premières au hit-parade des étrangères épousées
par des Suisses. Elles engendrent des enfants qui deviennent de vrais
bilingues schwyzerdütsch/allemand. Visite à Cristina et à sa fille
Lara, fabuleux hybride impensé de l'imaginaire collectif.

Le matin, elle s'est penchée sur le berceau, a pris l'enfant dans ses
bras en l'appelant «Mein kleiner Schatz». Le soir, pour l'endormir,
elle a chanté «Der Mond is aufgegangen» avec son pur accent de
Hambourg. Oui, cette mère-là, Cristina Kilchmann, a dit l'amour en
hochdeutsch à sa Zurichoise de fille, Lara. Et vingt-trois ans plus
tard, bien qu'elle passe le plus clair de son temps en dialecte, Lara
parle et entend le hochdeutsch comme une langue familière, capable
d'exprimer tout l'arc-en-ciel des émotions.

On peine à le croire tant l'irrémédiable étrangeté de l'«allemand
écrit» est régulièrement réaffirmée outre-Sarine: la Suisse engendre
aussi des êtres tels que Lara, qui ont un père, un passeport et un
quotidien suisses, mais à l'oreille desquels le hochdeutsch est doux.
Et figurez-vous que ces fabuleux hybrides sont en augmentation. Car,
malgré la fièvre anti-allemande qui s'est emparée de nos voisins (lire
encadré), et bien que les beautés exotiques fassent davantage parler
d'elles, les épouses d'outre-Rhin sont encore et toujours les
préférées des Suisses: premières étrangères au hit-parade des
mariages, en toute modestie. Et quand l'enfant paraît, ces mamans-là
parlent leur langue du cœur. On assiste donc rien de moins qu'à
l'avènement d'une cohorte de Suisses du troisième type: de vrais
bilingues dialecte/allemand. Etonnant, non? Vite, allons-y voir.

Voici donc, en visite dans le jardin parental pour les besoins de la
photo, Lara, être impensé de l'imaginaire collectif et pourtant bien
là, avec ses immenses yeux de velours bleu et ses antennes
bisensorielles: «Les gens ici perçoivent les Allemands comme arrogants
dit-elle. En fait, c'est la langue qui leur fait cet effet, mais ils
ne s'en rendent pas compte, ils croient que cela vient de la personne
elle-même.» Pour l'étudiante en psychologie que Lara est devenue,
voilà un champ d'observation diablement intéressant.

Mais d'abord: un père de Saint-Gall, une mère de Hambourg, qu'est-ce
que ça donne comme cuisine linguistique familiale? Eh bien,
figurez-vous qu'au sein du couple formé par Anton, directeur de la
Société suisse de l'industrie du gaz et des eaux, et Cristina, une
infirmière arrivée en Suisse il y a 36 ans, aucune langue n'a gagné
sur l'autre: depuis le début, il s'adresse à elle en dialecte, elle
lui répond en allemand, c'est la manière la plus naturelle qu'ils ont
trouvée de cohabiter linguistiquement. Et ne croyez pas que c'est
Cristina qui snobe le schwyzerdütsch: «En réalité je le parle assez
bien, mais à l'extérieur: quand j'essaie à la maison, ils se moquent
de moi!»

Ce modèle de bilinguisme pacifié, si éloigné du climat conflictuel
relaté dans les médias, n'est pas exceptionnel. Et même, il ne se
limite pas à la sphère familiale: «Entre Allemands et Suisses
alémaniques, le dialogue bilingue est très répandu dans le monde du
travail également», note Georges Lüdi, professeur de linguistique à
Bâle et analyste des données linguistiques du dernier recensement.
Lara le constate à l'université, où la moitié des professeurs sont
allemands: «Ils parlent allemand, les étudiants leur répondent en
dialecte et tout le monde se comprend.»

Lorsque la petite fille aux yeux bleus est entrée au jardin d'enfants,
l'affaire n'était pas aussi simple: elle parlait l'allemand de maman,
la maîtresse la comprenait, mais c'était loin d'être le cas de tous
ses camarades: «Comme, de mon côté, je comprenais le dialecte, je n'ai
pas tout de suite réalisé que la barrière entre nous était
linguistique: j'ai cru que c'est moi qu'ils rejetaient.»

Quelques années plus tard, au seuil de l'école secondaire, Lara a
depuis longtemps adopté le züridütsch comme langue principale au
quotidien. Mais elle fait sciemment un pas de plus: elle abandonne, en
allemand, son pur accent du nord pour se conformer au
schweizerhochdeutsch, l'allemand standard helvétisé tel qu'il est
parlé en classe: «J'avais peur que mes camarades se moquent de moi.
Quand on a 12 ans, le désir d'être comme les autres est plus fort que
tout.»

C'est ainsi que notre fabuleux hybride parle aujourd'hui l'allemand
avec une aisance et une fluidité peu helvétiques, mais avec un accent
suisse.

Ce désir d'allégeance linguistique évoqué par Lara est aussi puissant
qu'universellement observé. Chez d'autres enfants de couples mixtes,
il génère un trilinguisme helvétique tout à fait original. Un
professeur allemand collègue de Georges Lüdi en a fait l'expérience
avec son propre fils: «Le garçon parlait bâlois avec ses camarades et,
avec son père, un hoch deutsch de haut vol. Mais le jour où, en visite
dans son école, mon collègue l'a entendu parler en classe, il est
tombé des nues: son fils utilisait une troisième variété, qu'il
n'avait jamais entendue dans sa bouche, le schweizerhochdeutsch de
l'école suisse.»

Avec l'âge, la gêne de parler un trop bon allemand s'estompe, observe
Georges Lüdi: «Arrivés à l'université, les enfants de couples mixtes
commencent à comprendre l'avantage qu'il y a à maîtriser le
hochdeutsch: ils affichent sans complexe leur accent allemand,
continuent bien sûr de parler dialecte dans la vie courante, mais ils
laissent tomber le schweizerhoch deutsch.» Plus tard, au travail, leur
aisance en langue «haute» leur facilite l'accès aux «Teppichetagen»,
les étages moquettés des sphères directoriales. Car nombre d'Allemands
qui affluent sur le marché du travail suisse alémanique sont des
immigrants haut de gamme, particulièrement nombreux dans les séances
au sommet.

Lara n'a pas d'ambitions directoriales. Elle veut devenir
psychothérapeute. N'empêche: elle a choisi Hambourg pour son premier
stage professionnel cet automne, en hôpital psychiatrique: «J'aimerais
bien récupérer mon accent en allemand», dit-elle. «Quelle bonne idée»,
approuve sa maman.