Sunday, May 16, 2010

Le Grand Ricci numérique

Le Temps, Samedi15 mai 2010
Les clés numériques du chinois

«Le Grand Ricci numérique», un monument sinologique et informatique
paraît. Beau comme la rencontre d'un lettré de la Renaissance et de
l'informatique, riche comme le dialogue entre Chine et Occident

Genre: Dictionnaire
Réalisateurs: Collectif
Titre: Le Grand Ricci numérique
Titre Original: Dictionnaire encyclopédique
de la langue chinoise
Studio: Association Ricci/Ed. du Cerf, 1 CD-Rom

Mardi 11 mai, au Musée de Shanghai (Shanghai Museum), a eu lieu un
événement discret mais d'une haute portée symbolique pour les rapports
entre la Chine et le reste du monde: la première présentation
officielle du Grand Ricci numérique; un formidable dictionnaire sur
CD-Rom, somme encyclopédique du chinois vers le français, produit
d'une aventure savante, scientifique et humaine remarquable qui plonge
ses racines dans l'histoire de la Chine et de ses rapports avec
l'Occident.

Ce 11 mai n'était pas une date choisie au hasard: elle marque le 400e
anniversaire de la mort du jésuite Matteo Ricci, grande figure
historique des premiers échanges intellectuels entre l'Europe et
l'Empire du Milieu. «Depuis le début de l'aventure, à la fin des
années 1940, environ 200 experts chinois, français, suisses, belges,
américains ont travaillé à sa réalisation, note, depuis Shanghai, la
sinologue Elisabeth Rochat de la Vallée de l'Association Ricci. Ce
sont des sinologues pour la plupart; mais il ne faut pas oublier les
experts en informatique dont Pierre Mellier et Amnon Yaïsh sont les
grands représentants.»

Certes, l'histoire étonnante de ce dictionnaire avait déjà connu une
première apothéose en 2001, lors de la parution du Grand Ricci
«papier» (Grand Dictionnaire Ricci de la langue chinoise, Instituts
Ricci de Paris et Taipei/Desclée de Brouwer), une somme en sept
volumes. Avec ses quelque 13 300 caractères, recensés sous leur forme
traditionnelle ou telle que simplifiée au XXe siècle, mais aussi
déclinés dans leurs occurrences étymologiques jusqu'aux versions
antiques figurant sur des bronzes ou des écailles de tortue; avec ses
300 000 expressions ou mots composés; avec ses transcriptions
phonétiques en caractères romains en versions Wade-Giles et pinyin, ce
dictionnaire s'imposait déjà comme le plus important jamais paru dans
une langue occidentale à partir du chinois. C'était considérable.

Or sa version numérique, disponible depuis la mi-avril, est de nature
à révolutionner les pratiques sinologiques. L'informatisation d'une
telle somme scientifique ouvre une ère de confort et de rapidité que
les sinologues n'ont jamais connue. La recherche d'un caractère dont
on ignore la prononciation dans un dictionnaire de papier – surtout
s'il compte sept volumes! – est fastidieuse: il faut repérer la racine
du caractère, la chercher dans une liste, puis compter le nombre de
ses traits afin de le retrouver dans une nouvelle liste, pour être
finalement renvoyé à la page où se trouve sa définition.

Opérations réalisables désormais d'un clic si l'on dispose du
caractère sous sa forme électronique ou, grâce aux multiples fenêtres
de l'interface numérique, sans plus manipuler de pesants volumes. Le
sens et l'histoire d'un mot, ses graphies, ses usages, sa
prononciation s'affichent immédiatement et presque simultanément à
l'écran. Tout cela offre une nouvelle profondeur de champ aux
spécialistes. «Les multiples façons de trouver un caractère sont très
utiles à ceux qui ne sont pas sinologues, ajoute Elisabeth Rochat de
la Vallée, mais qui veulent avoir des informations complètes et
fiables sur le sens d'un caractère, ses usages anciens, voire même ses
formes archaïques, etc. Par exemple, les praticiens de médecine
chinoise peuvent y trouver facilement un caractère qui représente une
notion clef de leur art et avoir un panorama complet des sens de ce
caractère.»

Pour les Occidentaux, le monument lexical qu'est le Grand Ricci est
une manière de pénétrer encore plus avant au cœur de la fabrique de la
pensée chinoise elle-même, voie que l'apport numérique élargit. Rien
d'étonnant à ce que les premiers concepteurs de ce dictionnaire
l'aient placé d'emblée sous le parrainage historique du père Matteo
Ricci.

Ce jésuite italien, arrivé en Chine en 1583, a d'abord, comme ses
pairs, été cantonné dans les marges de l'Empire près de Macao, sur la
côte sud. Pas questions pour ces «bonzes chrétiens» – les
missionnaires étaient alors assimilés à des moines bouddhistes,
religieux souvent nomades et mendiants, plutôt mal vus – de venir
répandre leur doctrine au cœur de l'empire des Ming. Patiemment,
Matteo Ricci apprendra le chinois et comprendra que si les chrétiens
veulent avoir leur chance en Chine, il leur faut s'appuyer sur le
savoir, partager les connaissances occidentales avec leurs hôtes
chinois. Il faut cultiver une image et des qualités de «lettré» afin
de parvenir à se hisser au sommet de la hiérarchie sociale chinoise.
En 1601, Matteo Ricci est finalement invité à Pékin et fascine
l'empereur et la cour par sa compréhension subtile du monde chinois,
ses connaissances en astronomie, en mathématique, ses traductions de
textes occidentaux et ses écrits. Il sera notamment, le traducteur des
Eléments d'Euclide vers le chinois. La bienveillance de l'empereur
envers Matteo Ricci sera telle que, après sa mort en 1610, il sera
enterré à Pékin, honneur sans précédent pour un prêtre occidental.
Grâce à lui, les jésuites prennent pied en Chine.

Mais en 1949, à l'arrivée de Mao et des communistes, les jésuites sont
expulsés du continent. Ils se replient vers Macao, Hongkong, Taïwan.
Là, ils font le projet de créer un grand dictionnaire du chinois vers
plusieurs langues occidentales, dont le français, l'espagnol et le
hongrois. Les pères se mettent au travail, avec des assistants
chinois. Des milliers de fiches sont compilées, des citations
vérifiées. Le travail, très vite, s'avère gigantesque. D'autant que
les experts se succèdent et que leurs méthodes évoluent sans cesse.

Après les initiateurs du projet, les pères Zsamar et Deltour, d'autres
sinologues prennent le relais. Dans les années soixante, le programme
– qui verra, en 1976, la publication vers le seul français d'un
«petit» Ricci en un volume, puis du «grand» Ricci encyclopédique – est
fixé. L'effort ne se relâche pas: «La grande force de tous ceux qui
ont fait ce dictionnaire, note Michel Deverge de l'Association Ricci,
c'est qu'ils n'avaient pas l'idée de profit en tête.» La passion, en
effet, est le maître mot. Et chacun amène son savoir au dictionnaire.
Les pères Lefeuvre et Camus développent le projet en lui apportant,
pour le premier, les lumières d'un spécialiste des caractères
antiques, pour le second, dès les années 1980, l'exploration de la
voie informatique. Puis le père Larre reprend le flambeau. Comme ses
prédécesseurs, il est en quête de mécènes et de solutions techniques,
notamment informatiques. Passant par Lausanne vers le milieu des
années 1990, il y rencontre François Grize, qui dirige l'Institut
d'informatique de la Faculté des sciences. Il lui confie ses
disquettes. Le doctorant Pierre Mellier tombe alors sur ce curieux
matériel: «J'ai consulté ces données par pure curiosité, un peu comme
on résout un rébus, se souvient le chercheur lausannois, qui entre
alors dans la grande aventure du Ricci. Elles avaient été saisies à
Taipei, sous la direction du père Camus. C'était un sacré bazar!»

Le travail lexical est titanesque, l'effort informatique qui va
permettre la publication papier du Grand Ricci, puis sa version
numérique, l'est aussi. Faire cohabiter dans un même fichier des
caractères chinois et des lettres du français est un défi. «Nous avons
souvent poussé les techniques d'utilisation du multilinguisme en
informatique à leurs limites, ayant la mauvaise idée de précéder
toujours de quelques années les évolutions des outils, ce qui nous a
valu beaucoup de travail et de soucis», note de son côté Amnon Yaïsh,
devenu le responsable informatique du projet. Sans parler de la masse
incroyable de données à mettre en relation: «Travailler sur le Grand
Ricci, c'était un peu comme piloter un paquebot, vu la masse de
données en jeu. Certaines opérations nécessitaient jusqu'à 40 heures
de calculs, raconte Pierre Mellier. On priait pour qu'il n'y ait pas
de panne de courant.»

«Nous allons tout mettre en œuvre pour continuer le développement tant
du contenu que des outils de consultation et de diffusion. Quand nous
serons trop vieux, d'autres prendront la relève», note Amnon Yaïsh,
qui espère que les mécènes privés et publiques suivront eux aussi.

URL:

<http://www.letemps.ch/Page/Uuid/f6e8317a-5f98-11df-b744-59fc0071fbe4/Les_cl%C3%A9s_num%C3%A9riques_du_chinois>

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