Tuesday, November 3, 2009

Claude Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss, théoricien bigarré
LE MONDE DES LIVRES | 08.05.08 | 12h30 • Mis à jour le 03.11.09 | 17h01

qui doit-on cette pensée immense ? Un philosophe ? Un ethnologue, un
anthropologue, un savant, un logicien, un détective ? Ou encore un
bricoleur, un écrivain, un poète, un moraliste, un esthète, voire un
sage ? Seule réponse possible : toutes ces figures ensemble se nomment
Claude Lévi-Strauss. Leurs places varient évidemment selon les livres
et les périodes. Mais il existe toujours une correspondance, constante
et unique, entre ces registres, usuellement distincts et le plus
souvent incompatibles. Car cette oeuvre ne se contente pas de déjouer
souverainement les classements habituels. Elle invente et organise son
espace propre en les traversant et en les combinant sans cesse.

Depuis une naissance à Bruxelles le 28 novembre 1908 jusqu'à la
publication, ces derniers jours, de deux mille pages dans la
"Bibliothèque de la Pléiade", le parcours de Lévi-Strauss suit un
curieux périple. Il commence dans l'atelier de son père, qui était
peintre, se poursuit par une série de mutations dont l'inventaire
comprend, entre autres, l'agrégation de philosophie, le choix de
l'anthropologie, le parcours du Mato Grosso, l'exil à New York pendant
la guerre, l'adoption de la méthode structurale, la notoriété
mondiale, le Collège de France, l'Académie française et l'apparent
retour à la peinture dans son dernier livre publié (Regarder écouter
lire, Plon, 1993). Résultat : des voies nouvelles pour scruter
l'humain.

Trait essentiel : l'exigence sans pareille de remonter continûment
d'une émotion aux formes qui l'engendrent - pour la comprendre sans
l'étouffer. Lévi-Strauss ne cesse de débusquer la géométrie sous la
peinture, le solfège sous la mélodie, la géologie sous le paysage.
Dans le foisonnement jugé imprévisible des mythes, il discerne une
grammaire aux règles strictes. Dans l'apparent arbitraire des coutumes
matrimoniales, il découvre une logique implacable. Dans le prétendu
fouillis de la pensée des "sauvages", il met au jour une complexité,
une élaboration, un génie inventif qui ne le cède en rien à ceux des
soi-disant "civilisés".

Cette symbiose du formel et du charnel, il n'a cessé de la parfaire.
Le choix que Claude Lévi-Strauss a opéré parmi ses livres pour "la
Pléiade" le confirme. Mais à sa manière : indirectement, sous la
forme, au premier regard, d'un paradoxe. Il est curieux, en effet, que
les textes qui eurent le plus fort impact théorique n'aient pas été
retenus. Ainsi ne trouve-t-on dans ce choix d'oeuvres ni Les
Structures élémentaires de la parenté (1949), ni les deux recueils
d'Anthropologie structurale (1958 et 1973), ni les quatre volumes des
Mythologiques ! Le luxe suprême, pour l'auteur de chefs-d'oeuvre
multiples, serait-il de les trier sur le volet ? Réunir notamment
Tristes Tropiques, la Pensée sauvage, La Potière jalouse et bon nombre
d'inédits, c'est proposer une lecture indispensable.

EFFETS DE SENS

Malgré tout, on peut s'interroger sur les effets de sens induits par
ce regroupement, les présences et les absences. Finalement, en
écartant les travaux techniques qui s'adressent aux experts, cette
"Pléiade" propose un Lévi-Strauss plus aisément accessible au public.
L'ensemble déplace le centre de gravité vers la dernière partie de
l'oeuvre, avec La Voix des masques (1975), Histoire de Lynx (1991),
Regarder écouter lire. L'anthropologue se montre ici, globalement,
plus écrivain que scientifique - à condition de ne surtout pas
entendre par là un quelconque retrait de la réflexion au profit du
récit et du plaisir du style. La force de ce maître est au contraire
de toujours tenir ensemble et l'expérience sensible et son
arrière-plan théorique.

On laissera donc de côté l'idée que les structures seraient des formes
ternes, résidant dans des sous-sols gris. Elles habitent avec éclat
les séquences chamarrées du monde, expliquent le système des masques
indiens aux couleurs vives aussi bien que celui des mélodies de
Rameau. Cette bigarrure bien tempérée est la marque de Lévi-Strauss. A
New York, il apprit à fusionner l'insolite et le formalisme, en
fréquentant André Breton aussi bien que Roman Jakobson. De Rousseau,
il a retenu la fraternité de la nature perdue, de Montaigne le
scepticisme enjoué, et le sens quasiment bouddhique de la
discontinuité des instants. Mais il ne doit qu'à lui-même la fusion
permanente de ces registres en un style.

Comment dire, par exemple, que le village bororo, de feuillages noués
et tressés, entretient avec les corps de tout autres relations que nos
villes ? "La nudité des habitants semble protégée par le velours herbu
des parois et la frange des palmes : ils se glissent hors de leurs
demeures comme ils dévêtiraient de géants peignoirs d'autruche." Une
autre page de Tristes Tropiques précise : "C'est une étrange chose que
l'écriture." Plus encore quand elle unit d'oeuvre en oeuvre
mathématiques et poésie. Heureux ceux qui ont encore à découvrir.

ŒUVRES de Claude Lévi-Strauss. Préface de Vincent Debaene. Edition
établie par Vincent Debaene, Frédéric Keck, Marie Mauzé et Martin
Rueff. Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 2 064 p., 64 €
jusqu'au 30 août, 71 € après.

http://www.lemonde.fr/livres/article/2008/05/08/claude-levi-strauss-theoricien-bigarre_1042344_3260.html